L'Expression

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Le collectif «Manifeste Rien» fait une lecture du rapport Stora

«Nous portons une même histoire avec nos différences»

Le collectif Manifeste Rien adapte des œuvres de sciences humaines au théâtre pour partager les outils de l’analyse critique. Ils ont notamment adapté «la domination masculine» de Pierre Bourdieu et «Chacal, ou la ruse des dominés» de Tassadit Yacine. Ils travaillent actuellement à la production de leur dernière pièce : «1871 – Fadhma et Louise, le cri des peuples» qui illustre avec brio les mémoires franco-algériennes unies dans un seul même destin.

En cette année 2021, commémoration des 150 ans de la Commune et son égérie Louise Michel, alors que le rapport Stora et le questionnement racial du livre de Noiriel occupent le devant de l'actualité des sciences sociales, combien de manifestations ou de livres articuleront l'insurrection parisienne et l'insurrection algérienne? Assez peu sans doute, voire aucune, malgré les questions et controverses soulevées autour des deux historiens respectivement spécialistes de l'Algérie et de l'immigration. Si les deux insurrections sont directement liées par la défaite de la France contre la Prusse, la mise en lumière de l'une semble toujours éclipser l'autre. Or elles doivent s'éclairer l'une l'autre si l'on veut comprendre les violences sociales et mémorielles qui touchent les deux pays. «1871 - Fadhma et Louise, le cri des peuples» devait être une pièce de théâtre sur deux femmes, nées la même année de 1830, affublées du même quolibet de «sorcière» lors de leur procès, et ayant combattu le même ennemi: l'impérialisme français. Mais cette pièce de théâtre est devenue, au-delà de la trajectoire des deux héroïnes (Fadhma N' Soumer et Louise Michel), une oeuvre sur l'histoire commune des deux pays.
Nous n'aurions pas pu écrire cette pièce sans les apports du colloque «Autour de 1871», qui s'est tenu en 2014 à Béjaïa sous la direction de Tassadit Yacine, où nous avions d'ailleurs joué «Les 3 exils d'Algérie, une histoire judéo-berbère» d'après Benjamin Stora. Les éléments bibliographiques sont quasi inexistants en France tant sur Fadhma N' Soumer que sur l'insurrection algérienne de 1871. Pourtant, la figure historique de Fadhma, morte huit ans plutôt, est incontournable dans la résistance kabyle et les prémisses d'une conscience nationale; et la dévastation de la répression française de 71 a irrémédiablement marqué l'Algérie dans la gestion géopolitique de son administration et dans le traumatisme des populations indigènes. En cette année 2021, comment comprendre la colonisation et la colonialité sans connaître la trajectoire commune des bagnards parisiens et kabyles, en majorité, exilés en Nouvelle-Calédonie? Parler de trajectoire commune n'occulte pas les différences de traitements entre bagnards français et indigènes, ainsi que le racisme et le sexisme au sein même des camarades. Car ces exilés victimes de l'impérialisme vont rencontrer des Kanaks (indigènes calédoniens), également spoliés par la puissance française. La reproduction des rapports de domination sera souvent plus forte que l'alliance des dominés. Pourtant, si minime soit-elle, cette solidarité, cette convergence des luttes a existé et existe encore. Nous essayons, à notre échelle de femmes et d'hommes de théâtre, de transmettre l'indispensable vitalité de cette lutte.
L'identification et la distanciation des spectateurs envers nos personnages historiques objectivisent les différents destins, les différents degrés de brûlure et possibilités de rémission. Une même histoire dont nous portons toujours, avec nos différences et par la force de celles-ci, l'utopique, mais non feinte, production du présent.

 

Membres du collectif Manifeste Rien
Eremy Beschon et Virginie Aimone

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