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Seghier Tab, chercheur en sociologie et sciences politiques- Ehess - Paris, à L'Expression

«Macron a commis une faute historique grave»

Spécialiste: élite politique- minorité algérienne - discrimination - îslam en France - autoritarisme - relation franco-algérienne.

L'Expression: Comment expliquez-vous ce brusque coup de projecteur de la France officielle sur le Mouvement populaire en Algérie, au moment même où les autorités algériennes soutiennent que cette séquence fait désormais partie du passé et toutes les revendications du Hirak ont été satisfaites. Mieux, affirment-elles, «le Hirak a été même constitutionnalisé» puisqu'il figure dans le préambule de la nouvelle Loi fondamentale avalisée par référendum populaire de novembre 2020.
Seghier TAB: D'abord, nous n'oublions pas que ce grand Mouvement populaire de contestation du Hirak qui a secoué fortement le pouvoir algérien en place (sous Bouteflika),a été porté par un mécontentement social, accumulé et généralisé et une indignation profonde. Des Algériens (hommes et femmes et même enfants) ont manifesté collectivement et en masse, dans l'espace public non seulement en Algérie, mais aussi en Occident et surtout en France où réside la plus grande diaspora algérienne. C'est vrai, nous avons tous vu que depuis le déclenchement du Hirak en Algérie et son prolongement en France, le pouvoir politique et le médiatique français ont gardé une distance et un silence et ont parlé que récemment et de manière très timide...comme si cela était une volonté, voire une stratégie d'évitement caractérisé...la France officielle a toujours su garder de bonnes relations avec l'État algérien quelles que soient les crises et l'orientation du pouvoir. Cette relation particulière bien évidemment est fondée sur des intérêts stratégiques....Faut-il rappeler que l'Algérie est, non seulement, proche géographiquement de la France, mais aussi du fait d'un long brassage humain migratoire et d'un lien économique fort, mais surtout elle a connu une longue et complexe histoire coloniale et postcoloniale française. Or, à travers la dernière déclaration du président français Emmanuel. Macron tout le monde a remarqué ce changement spectaculaire de la parole officielle et de timing. Pour la première fois depuis le déclenchement du Hirak, un haut responsable français, en l'occurrence ici le président, a enfin évoqué publiquement ce mouvement lors d'une rencontre du jeudi 30 septembre avec 18 jeunes (Français d'origine algérienne, binationaux ou Algériens). Personnellement, je ne pense pas que le président Macron a rapporté son soutien «tardif» au Hirak, mais plutôt il l'a utilisé peut-être, habilement, et à sa manière pour secouer le pouvoir algérien, et faire une pression politique...car, il savait bien que le Hirak a impacté aussi les relations franco-algériennes. En revanche, le pouvoir algérien a été très choqué par cette sortie en disant que cette déclaration présidentielle est une forme d'ingérence dans les affaires intérieures de l'Algérie, inacceptable. Le pouvoir a montré ce grand désarroi à travers le rappel immédiat de l'ambassadeur à Paris pour consultations. Et comme riposte, entre autres à cela, l'Algérie a interdit le survol de son territoire par les avions militaires français.

Tout concorde à dire que la question des mémoires taraude le président Macron qui semble tâtonner sur ce dossier très sensible?
Vous savez que la question mémorielle ou la question des mémoires comme vous l'avez mentionnée c'est une problématique très sensible entre les deux États et par conséquent entre les deux sociétés jusqu'à aujourd'hui. Tous les présidents français avaient vraiment du mal à traiter, voire à gérer cette question composée et complexe et j'ai envie de dire même «explosive». Ils ont tous avancé avec une telle prudence...Le président français Macron a utilisé cette expression de «rente mémorielle» à mon avis tirée du rapport de l'historien Benjamin Stora et à mon sens d'une manière provocante. Sans parler des groupes de pression en France qui ne souhaitent pas vraiment régler la question mémorielle entre les deux États...pour des raisons subjectives et objectives...Je crois que l'apaisement réel des mémoires de la colonisation ne devrait pas être abordé par cette manière «politicienne/électoraliste» et devant un groupe de jeunes qui a un regard détaché et pas vraiment mature de cette question complexe, mais doit l'aborder d'une manière franche et sereine, devant les deux peuples et surtout devant le peuple algérien, la victime historique de la colonisation, et aussi par le biais d'un travail commun d'historiens entre l'Algérie et la France.

Au-delà de leur violence et de leur sévérité, les déclarations du président Macron ne sont-elles pas motivées par des considérations purement électoralistes?
Oui...c'est vrai que cette déclaration de Macron est située dans un contexte régional tendu, Mais vous savez que tous les politiques ont un agenda électoral et un électorat à préserver pour gagner une élection... et l'attitude du président Macron reflète bien cette image. Dans le politique tous les moyens légaux, y compris des déclarations, sont utilisables pour gagner plus de voix... et pour cela Macron n'est pas dupe... Je pense que l'électorat de Macron est éclaté au cours de ces dernières années à cause de plusieurs facteurs intérieurs et extérieurs...(Covid, le chômage, le terrorisme, la montée de l'extrémisme politique en France...). La question mémorielle de la «reconnaissance», présentée par l'Algérie, comme une demande officielle à la France, sous forme de repentance, demeure une demande importante dans la relation franco-algérienne contemporaine.
Ceci a pesé lourdement sur cette relation, entre reconnaissance et repentance. La question reste posée. La France a refusé l'acte de repentance, perçu comme une qualification moralisatrice. La classe politique, de droite comme de gauche, s'y est opposée catégoriquement. Dans les deux sociétés, les principaux acteurs (politiques, militaires et civils) impliqués sous plusieurs formes dans la guerre d'Algérie, l'événement charnière de la colonisation en Algérie, ont composé dans les deux pays, après l'Indépendance de l'Algérie, des catégories sociales solidaires, influentes et opposées. En France ce sont les pieds-noirs, les harkis, les anciens soldats. Or, en Algérie ce sont les combattants algériens «moudjahidine», les fils des martyrs algériens «chouhada», etc, regroupés autour d'idéologies-nationalistes, d'une part, et d'idées revendicatrices d'ordre mémoriel, d'autre part. Ces différentes catégories actives évoquent, souvent, des non-dits et des tabous du passé, en interpellant sans cesse les deux autorités officielles. Des tensions restent vives, liées à plusieurs dossiers importants, comme ceux de la circulation des personnes, des «visas», (l'Algérie désire plus de visas pour ses ressortissants), de l'accès total aux archives militaires et civiles de la période coloniale française en Algérie, qui restent en suspens.

Les propos de Macron soutenant: «Je respecte le peuple algérien», «j'ai de bonnes relations avec le président Tebboune «... «le système politico-militaire rentier», ont été très mal perçus à Alger.
Les observateurs avisés sont allés jusqu'à qualifier ces propos de «pure ignominie», renvoyant à la devise coloniale: séparer pour régner. Qu'en pensez-vous?
Tout le monde sait que les relations franco-algériennes sont particulières...Cette relation étatique atypique, trouve un prolongement d'inspiration dans le passé lointain et installée dans un cadre d'une coordination paradoxale, affecte le rapprochement réel entre les deux États...Nous avons relevé des divergences, des difficultés substantielles et des paradoxes apparents de cette relation ambivalente, en dépit de multiples échanges et des grandes déclarations politiques, pour l'opinion publique en Algérie comme en France. Macron ne veut pas se présenter comme un ennemi du peuple algérien, mais plutôt un ami...mais à travers cette dernière déclaration où il a critiqué ouvertement le système politique algérien, celle-ci a suscité trouble et incompréhension au pouvoir actuel algérien.. Macron a commis une faute historique grave en confirmant l'inexistence de la profondeur historique de la nation algérienne! Cela n'est pas un discours diplomatique qui respecte les vérités historiques d'un pays en principe ami... La restriction des visas pour les Algériens et surtout l'expression employée par le président Macron en qualifiant l'actuel pouvoir algérien de
«système politico-militaire rentier» a suscité une réaction très négative en Algérie. Elle a provoqué une grave crise diplomatique. Cette nouvelle situation diplomatique nous a confirmé encore une fois le rapprochement circonstanciel, tactique, de façade, souvent par intérêt stratégique, voulu par les hommes politiques influents des deux États...

Le dossier malien dérange au plus haut point les autorités militaires françaises. L'hostilité exprimée par le peuple et le gouvernement de transition maliens contre la France, ajouté à cela la présence russe et le rôle central de l'armée algérienne au Sahel: ce sont autant d'éléments d'inquiétude pour la France
La France a gardé toujours et sous plusieurs formes une relation de domination avec la majorité des pays africains. La France sous couvert d'aider l'Afrique pour préserver la sécurité contre les actions dites terroristes a des intérêts vitaux (matières premières, la francophonie...). Mais les sociétés africaines ont changé, et les nouvelles générations africaines n'acceptent pas l'ingérence et le sentiment de supériorité manifesté dans les discours officiels français. La France est présente militairement au Mali depuis janvier 2013 dans le cadre de l'opération Barkhane au Sahel (ex-Serval) contre le terrorisme... Devant la présence économique de la Chine et d'autres pays, notamment les Russes militairement à travers la société de sécurité privée Wagner, la France veut avant tout préserver ses intérêts stratégiques au Mali... Dans ces conditions de compétition des puissances étrangères (la France, la Russie), Bamako, pour achever cette crise sécuritaire interne veut ouvrir des négociations avec les groupes djihadiste liés à Al-Qaïda, mais la France s'oppose et met des pressions...enfin, à mon avis, la présence maintenue et les sacrifices militaires français (plus de 50 soldats au Mali morts, depuis le déclenchement de l'opération Serval) ne sont pas sans intérêts... sous une vision stratégique française les moyens militaires déployés sont conjugués avec les ambitions politiques. Donc, la réalité est que la France est consciente des risques et ne veut pas se retirer du Mali sans être rassurée d'atteindre ses objectifs géostratégiques et ne pas laisser ce pays africain francophone sous la domination russe.

À votre avis, le contexte électoral français et la montée de la droite n'ont-ils pas influencé le discours du président Macron à l'égard de l'Algérie?
à un certain niveau oui... pour le moment, l'adversaire politique potentiel de Macron c'est bien l'extrême droite incarnée par le RN, le Rassemblement national et le nouveau porteur de l'idéologie extrémiste le polémiste Eric Zemmour qui grimpe dans les sondages. L'extrême droite est devenue la première force politique en France... le président français Macron est conscient de cette donne politique et surtout qu'il y a une élection présidentielle dans 6 mois, et pour être réélu il lui faut rassembler le maximum des voix...et je pense que le corps électoral français est composé par plusieurs cercles dynamiques qui votent selon leurs intérêts... (les pieds-noirs- les harkis, la famille des anciens soldats...). Donc, il drague les électeurs qui avaient un rapport direct ou indirect avec la guerre d'Algérie pour qu'ils votent pour lui....et ne pas laisser cet électorat important aux mains de l'extrême droite...l'adversaire politique actuel et futur de Macron.

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