L'Expression

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Amar Mohand-Amer, directeur de la division histoire et mémoire du Crasc et résident à l’IEA de Nantes

«Les accords d’évian sont clairs et nets»

Dans l'entretien qu'il nous a accordé, Amar Mohand-Amer évoque un aspect central du succès d'évian, à savoir le «génie» des négociateurs algériens qui ont réussi à ne jamais dévier du principe: pas de cessez-le-feu sans, au préalable, la signature d'un accord politique global.

L'Expression: Vous qui connaissez bien le contexte historique et politique de l'époque de la tenue des accords d'Évian, pourriez-vous revenir sur cet événement avec force détails?
Amar Mohand-Amer: Les accords d'Évian ont été un compromis historique qui a permis d'organiser le processus de sortie de guerre, et plus généralement la fin de la colonisation française de l'Algérie. Ces accords ont été pensés par le FLN dans une logique très pragmatique et même audacieuse. Il faudrait savoir que c'est un gouvernement de fait, l'Exécutif provisoire présidé par Abderrahmane Farès, qui a géré la période transitoire, la mission de celle-ci s'est achevée le 20 septembre 1962 avec l'élection/cooptation de l'Assemblée nationale. L'Exécutif provisoire est composé, d'un côté de représentants du FLN, et de l'autre, de ce qu'on peut appeler, aujourd'hui, la société civile, des musulmans et des Européens (libéraux). Ajoutons à cela une armée, la Force locale de 40 000 hommes (dont le nombre pouvait aller jusqu'à 60.000). La Force (d'ordre) locale est composée, quant à elle, globalement d'appelés algériens de l'armée française, encadrée par des officiers FSE (Français de souche européenne). Cependant, dans les faits, ces dispositions majeures et d'autres n'ont pas pu permettre une transition comme l'espérait les signataires des accords d'Évian le 18 mars 1962. La force locale implose complètement le jour du référendum pour l'autodétermination de l'Algérie, le 1er juillet 1962. Mais le plus important et essentiel, le 3 juillet 1962, l'indépendance nationale est actée. Les principales conditions du FLN du 1er novembre 1954 sont dès lors respectées: l'intégrité du territoire national et l'union du peuple algérien. L'Assemblée nationale décidera en 1963 de célébrer, le 5 juillet de chaque année, la fête de l'indépendance.

Qu'en est-il de la stratégie des négociateurs du GPRA?
Un grand principe guide les négociateurs du GPRA: pas de cessez-le-feu sans, au préalable, la signature d'un accord politique global. Il est essentiel de s'arrêter sur ce point. Pour le FLN et l'ALN, faire une trêve ou suspendre la lutte armée (le temps des négociations) ne pouvait qu'affaiblir la révolution. C'était un défi qui était difficile à tenir, notamment après l'avènement en 1958 de Charles de Gaulle au pouvoir en France. Ce dernier a tenté par deux fois d'obliger le FLN à revenir sur ce principe politique et militaire, à la fois. D'abord par l'offre de la «Paix des braves» destinée aux combattants de l'ALN à l'automne 1958, puis par la très machiavélique opération des «Cessez-le-feu locaux» ou «Paix séparée», en 1960-1961. In fine, la doctrine FLN est respectée dans les accords d'Évian. Le 18 mars 1962, signature des accords d'Évian et le lendemain, le 19 mars, à midi, mise en application du cessez-le-feu. «Article premier: il sera mis fin aux opérations militaires et à toute action armée sur l'ensemble du territoire algérien le 19 mars 1962 à 12 heures»: c'est cela l'efficacité et la pertinence de la diplomatie du FLN et de ses négociateurs. Comme précisé précédemment, les deux autres principes (intégrité territoriale et unité du peuple algérien) renvoient également à la doctrine du FLN forgée dans l'appel du 1er novembre 1954 et s'articulant autour du rejet total de la partition de l'Algérie et à la fragmentation du peuple algérien. Ce sont des questions qui ont été au coeur des rudes et complexes pourparlers de paix entre les deux parties. «Segmenter» l'Algérie était loin d'être un projet farfelu ou utopique; des vraies initiatives politiques ont été lancées afin de constituer une «Algérie française» qui serait limitée au nord du pays, dans les zones côtières d'Oran à Alger, et le reste du territoire serait du ressort des musulmans. Le Sahara, quant à lui, entrait dans d'autres considérations, plus économiques et stratégiques (voir à ce sujet, les plans Hersant et Peyrefitte).

Outre le problème du Sahara quels sont les désaccords auxquels se sont confrontés les signataires des accords d'Évian?
Les garanties politiques, économiques et culturelles pour les Européens d'Algérie. C'est une autre facette des pourparlers de paix et des accords d'Évian. Le dilemme pour le FLN était de trouver la meilleure voie afin d'éviter le départ des Européens, sauf ceux dont il (le FLN) exigeait le départ du pays (OAS, gros colons, etc.). Les garanties sont devenues durant les nombreux pourparlers de paix un sujet délicat et épineux. C'est pour cette raison que les avantages que le GPRA a concédés au gouvernement français peuvent paraître, a posteriori, comme exorbitants ou extravagants. La réalité, ce ne sont pas des concessions mais le résultat de difficiles négociations qui informent sur les rapports de force en 1962. Rien n'était garanti ni assuré pour le GPRA. Il est important, là aussi, de revenir aux travaux sur ces négociations. Chaque point était discuté âprement, des facilités et avantages militaires au statut de la langue française. Le chapitre Il des accords d'Évian, qui organise la coopération avec la France et les ressortissants en Algérie et intitulé De l'indépendance et de la coopération, est édifiant à ce propos: «Les nationaux français recevront les garanties appropriées à leurs particularismes culturels, linguistiques et religieux. Ils conserveront leur statut personnel, qui sera respecté et appliqué par des juridictions algériennes comprenant des magistrats de même statut. Ils utiliseront la langue française au sein des assemblées et dans leurs rapports avec les pouvoirs publics.». Ces dispositions renseignent sur la complexité de ces accords et les conditions de leur négociation, notamment du côté du GPRA.

Est-il exact, comme le signalent des chercheurs, des acteurs politiques et des médias algériens ou français, que depuis les années 1970, il y a des clauses ou des annexes relatives aux accords d'Évian, concernant les essais des armes nucléaires et chimiques dans le sud algérien qui demeurent à ce jour classées secrètes?
Non. Les accords d'Évian sont clairs et nets sur les sujets qui continuent de susciter polémiques et débats depuis l'indépendance et jusqu'à l'heure actuelle. Il faudrait toujours revenir aux textes et au contexte historique. Il est précisé dans le chapitre III des accords d'Évian dans la section (Du règlement des questions militaires), ce qui suit: «Si la solution d'indépendance de l'Algérie et de coopération entre l'Algérie et la France est adoptée, les questions militaires seront réglées selon les principes suivants:
- Les forces françaises, dont les effectifs auront été progressivement réduits à partir du cessez-le-feu, se retireront des frontières de l'Algérie au moment de l'accomplissement de l'autodétermination; leurs effectifs seront ramenés, dans un délai de 12 mois à compter de l'autodétermination, à 80 000 hommes; le rapatriement de ces effectifs devra avoir été réalisé à l'expiration d'un second délai de 24 mois. Des installations militaires seront corrélativement dégagées;
- L'Algérie donne à bail à la France l'utilisation de la base de Mers-el-Kébir pour une période de 15 ans, renouvelable par accord entre les deux pays;
- L'Algérie concède également à la France l'utilisation de certains aérodromes, terrains, sites et installations militaires qui lui sont nécessaires.».
Ce dernier point explique les avantages militaires que la France a eu après l'indépendance, notamment pour ses essais nucléaires et autres expériences militaires.
Maintenant, il est possible que d'autres arrangements ou dispositions aient été prises après juillet 1962.
Dans ce cas-là, cela relève des relations politiques et diplomatiques classiques et ordinaires entre deux États souverains. Ne trouvez- vous pas qu'il y a beaucoup de groupes de mémoires en France très puissants: les appelés de l'armée en Algérie, les Européens d'Algérie, les harkis et les émigrés d'Algérie en France, 60 ans après les accords d'Évian, et chacun de ces groupes de mémoire se renferme dans son rapport avec leur propre rapport au passé? N'y a-t-il pas une certaine communautarisation des mémoires?
La mémoire se nourrit du passé certes, mais également des enjeux politiques du moment. La puissance des porteurs de mémoire en France s'explique par la prégnance de cette histoire en France et son instrumentation politique et électoraliste.

L'argument de la fin du conflit mémoriel avec la disparition de la génération de la guerre ne tient plus, si l'on se réfère aux tenants du conflit des mémoires en France comme en Algérie, qui n'ont pas vécu la colonisation. Pouvons-nous parler de transmission des haines?
De haine, je ne sais pas, mais de ressentiments, sans aucun doute.
En matière de recherche universitaire, du monde de l'édition, des médias, des colloques et débats, etc. quelle est la place réservée en France aux questions de mémoires et d'histoires communes entre l'Algérie et la France, ces dernières années? A-t-on facilité l'accès aux archives et aux moyens à la disposition de chercheurs, de journalistes, etc. en France comme en Algérie?
En Algérie, le problème est posé publiquement. En 2021, deux lettres ont été adressées au président de la République, Abdelmadjid Tebboune, et bien relayées par les médias nationaux l'une de la part d'historiens, l'autre des archivistes. Les deux correspondances alertent sur le danger de cette situation. Nous risquons de ne plus avoir à l'avenir de bons chercheurs en histoire contemporaine. En France, il faudrait se déplacer et rester des semaines pour pouvoir réaliser une recherche sérieuse. C'est la croix et la bannière pour y aller. Conclusion: cela devient de plus en plus dur pour faire son métier, notamment pour les jeunes historiens. C'est dommage et ubuesque.

Dernières publications:
- Récits historiques alternatifs et enjeux mémoriels en Algérie, G. Fabbiano etA. Moumen (dir.), Algérie coloniale. Traces, mémoires et transmissions, Paris,
Le Cavalier bleu, 2022
- Les historiens algériens confrontés à la fermeture des Archives nationales, Mémoires en jeu, 15/16, 2022
- Deux éclairages sur le moment présent: élections et protestations; état civil vs état militaire, A. Allal, L. Baamara, L. Dekhli, G. Fabbiano (dir.), Cheminements révolutionnaires. Un an de mobilisations en Algérie (2019-2020), Paris, CNRS, 2021
- La question des disparus du fait des forces de l'ordre françaises durant la guerre vue d'Algérie, C. Teitgen-Colly, G. Manceron, P. Mansat (dir.), Les disparus de la guerre d'Algérie / La bataille des archives, Paris, l'Harmattan, 2021
- La recherche et l'écriture de l'histoire en Algérie: réalité et enjeux politiques et mémoriels, Maghreb - Machrek, vol. 245, no. 3, 2020
- Contester le Hirak: essai d'analyse du discours, Insaniyat, CRASC, 88, 2020.

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