L'Expression

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30 août 1973, mort de Jean Sénac alias Yahia

Le poète au verbe magique

Il fut grand et mieux encore il fut un militant de la guerre de libération, proche même de quelques dirigeants historiques du FLN.

Triste 30 août qui marque la date du 50e anniversaire de l'assassinat du poète Jean Sénac, alias Yahia Al Wahrani. Poète au verbe magique et poète inspiré, ses deux émissions à la radio: Le poète dans la cité puis Poésie sur tous les fronts, avant qu'on ne mette fin à cette dernière en septembre 71, étaient particulièrement suivies par les jeunes. Cet espace de libre poésie leur permettait de respirer sous la poigne de fer de Boumediene. Quand on a 20 ans, on peut vivre d'amour et de poésie. Mais cela n'a qu'un temps. Et Sénac ne l'avait pas compris, lui qui approchait du virage de la cinquantaine en continuant à vivre comme un adolescent. Il l'était d'ailleurs comme le sont tous les poètes. Ceux qui économisent l'argent ne seront jamais poètes. L'odeur de l'argent coupe toute inspiration.
Il ne s'agit pas ici de revenir sur l'oeuvre de cet homme qui fut assurément l'un des plus grands poètes algériens de graphie française, expression qu'il employait pour parler de la langue française. Il fut grand et mieux encore, il fut un militant de la guerre de libération, proche même de quelques dirigeants historiques du FLN.

«Ma mort est optimiste»
Contrairement à beaucoup d'écrivains et d'intellectuels algériens - on les appelait alors indifféremment sous les vocables arabe, kabyle, musulman- qui s'adressaient à Camus révérencieusement, lui qui avait osé le traiter de lâche pour ne pas avoir pris position avec la révolution algérienne. Oui, monsieur, il avait traité le prix Nobel, celui qu'il considérait comme son père de substitution et son maître, de lâche. Qui pourrait en dire autant? Sénac l'a fait. Il était fou. Fou de l'Algérie. Il l'aimait plus que tout, plus même que sa propre mère qui mourut en France sans qu'il assiste à ses funérailles. En vérité, sa vraie mère était l'Algérie. D'ailleurs, il mourut d'avoir trop aimé cette Algérie que ses écrivains de souche autochtone -Dib, Kateb, Farès, Bourboune, Bencheikh pour ne citer que ceux-là- fuyaient à l'indépendance, alors que lui restait pour la chanter avec mille vers dont le moindre n'est pas «Tu es belle comme une coopérative agricole», tiré du magnifique poème Citoyens de beauté.
Pauvre, Sénac le fut à l'indépendance, comme il le fut pendant la colonisation. Il avait les poches trouées et le coeur encore plus. Il n'eut jamais la nationalité alors qu'il la méritait plus que quiconque, puisqu'il s'était battu pour son indépendance, puisqu'il était algérien de coeur, de tripes et d'engagement. Dans son livre Un homme debout, Mohamed Harbi lui rend hommage en des termes touchants. C'est grâce à Jean Sénac que la revue clandestine du FLN fut éditée en France.
Le 2 septembre 1973, deux jours après son assassinat, on découvrit, dans son sous-sol, son corps troué de 5 coups de couteau. Émoi dans le monde de la culture ici et en France. Version des autorités: crime crapuleux, qualificatif pudique pour qualifier un crime de moeurs, car Sénac était homosexuel. Pour ses biographes étrangers et beaucoup d'intellectuels algériens qui l'ont connu, Boudjedra en tête, c'est un crime politique. Comprendre qu'il avait été tué par des islamistes. Sénac lui-même disait qu'il allait mourir comme le poète Lorca et qu'on maquillerait sa mort en une affaire de moeurs. Qu'en est-il vraiment? Cette légende d'un crime politique tissée par lui-même, ainsi que ses amis ne résistent pas à l'analyse. L'analyse de ceux qui ne sont ni ses disciples ni ses contempteurs, l'analyse de ceux qui connaissaient l'Algérie de Boumediene et les risques que prenaient Sénac à accueillir chez lui le tout-venant. Primo, à l'époque de Boumediene, il n'y avait pas l'ombre d'un intégriste. Et s'il y en avait eu un seul,
les services de sécurité l'auraient identifié et annihilé avant même qu'il ne passe à l'action.

Politiquement correct
Deuxio: si c'était un intégriste, la belle affaire, le pouvoir aurait exploité cet assassinat pour faire le ménage en dénonçant, comme il en avait l'habitude, les nageurs en eaux troubles, avant de réprimer brutalement ce courant qui était quasiment inexistant à l'époque sinon dans le parti du pouvoir, mais ces gens-là, en costume 3 pièces n'étaient pas des assassins mais des notables. Pourquoi alors les autorités ont-elles arrêté un jeune lycéen pour le désigner comme le présumé coupable, alors qu'il n'était pas convertible sur le plan politique si le crime ne relevait pas de la rubrique du fait divers? Insistons: ça aurait été un intégriste, rien n'aurait empêché le pouvoir de le dénoncer comme tel et de lui réserver le châtiment qu'il mérite pour dissuader d'autres candidats au meurtre d'autres personnalités déviantes. On le voit, cette piste islamiste ne tient pas la route. Djaout mort sous les coups des intégristes, comme le souligne Boudjedra pour accréditer cette idée? Djaout, c'est 20 ans plus tard et l'Algérie d'alors n'était plus celle de Boumediene. La vérité la voilà: jamais les proches et admirateurs du poète n'ont accepté qu'il finisse comme Pasolini, écrivain et cinéaste homosexuel assassiné par un jeune prostitué qui se rétracta
20 ans plus tard. Ils le voulaient en Lorca, exécuté par les franquistes. Le problème avec ceux qui n'admettent pas une mort sans gloire, c'est qu'ils politisent tout: sa mort pour en faire un martyr, son limogeage de la radio pour en faire un paria, ses conditions de vie pour en faire un misérable, sa poésie pour en faire un rebelle alors qu'il soutenait le régime à fond. Il était politiquement correct n'était-ce son mode de vie sur le fil du rasoir. En vérité, Sénac était un derviche comme le qualifiait son ami Mostefa Lacheraf. Un derviche qui ne savait pas tourner sur lui-même comme un soufi. Lui ne tournait qu'autour des mots. Et que peut-on faire avec des mots sinon des phrases qui ne protègent de personne.
Il voulait mourir en Algérien. À défaut d'en avoir les papiers, il a eu la terre dans laquelle il repose. Il voulait être inhumé dans un cimetière musulman, mais ne l'étant pas sa tombe a vue sur un cimetière musulman. C'est toujours ça de gagné. Écoutons sa voix d'outre-tombe: «Vous serez des hommes libres/ Vous construirez une culture sans races/ Vous comprendrez pourquoi ma mort est optimiste.» 50 ans plus tard, l'amour de Sénac pour l'Algérie fait chaud au coeur. Un homme qui ne renie pas sa patrie avant et après l'indépendance mérite bien un hommage des braves. Comme lui-même le fut dans une période noire de notre Histoire.

*Ecrivain, auteur du roman sur Jean Sénac, On dira de toi, éditions Dalimen

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