L'Expression

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Brahim Barane, un artiste de Bouira

Une œuvre gravée dans le bronze

Pendant une semaine, la galerie, du côté de l’entrée de la Maison de la culture, a été des plus chatoyantes car elle a baigné dans une tonalité cuivrée.

C'est celle produite par les 16 tableaux exposés par l'artiste graveur. Comme la lumière qui vient du dehors est vive, on imagine l'effet que cela donne à l'ensemble en plein jour: un mélange d'or et de cuivre que l'ombre des recoins dégrade d'une façon subtile. Nous nous approchons du premier, sur notre droite. Tout en relief, il représente la Casbah: une rue étroite et des escaliers en cascade avec quelques passants, dont des femmes voilées. Et déjà notre étonnement fuse sous une forme à la fois interrogative et admirative: «Comment avez-vous fait?»
L'artiste est grand et barbu. Qui nous rappelle-t-il? Personne. Il n'a pas les mains tachées d'encre et de peinture. Et s'il porte un manteau marron qui aurait pu faire bohème et évoquer Rimbaud, le risque de le confondre avec l'auteur du Bateau ivre ou d'Une saison en enfer est quasi nul. D'ailleurs, il le déclare sans gêne. Il ne connaît pas le français. Et le seul mot qui soit sorti de sa bouche et qui l'a fait rire comme un enfant quand il l'a prononcé, c'est « merveilleux», un mot qui nous a échappé, tandis que nous contemplons un tableau représentant un chameau dans le désert avec une technique plus incroyable encore qui représente le sable avec des pigments cuivrés et nuancés. Et cela va du ton le plus brun au ton le plus clair: le sable auquel se mêle un peu de terre. Dans un coin, le nom de l'artiste: Brahim Kernane. Lagha. C'est son nom. Le second, son nom d'artiste.«Vous ne nous dites toujours pas votre façon de procéder pour composer vos tableaux» nous lui rétorquons et lui de répondre: «C'est vrai. Je m'excuse. Mon amie Fatiha qui est journaliste, traduira pour moi. Vous voulez connaître ma façon de travailler? Elle est simple comme tout ce qui se fait en art.
Une technique simple et ingénieuse
Je prends une feuille de cuivre que je fixe sur le chevalet. Avec mon stylo Shreider, je dessine dessus l'objet que je veux reproduire, comme celui que vous voyez là, et qui représente la Casbah. La feuille est très malléable. J'imprimeras ce que je voudrai sur une simple pression des doigts. Je passe ensuite derrière le chevalet et sur le «verso» cuivré, je fais la réplique exacte de mon dessin. Puis, avec les repoussoirs en bois, fabriqués pour la circonstance, je pose chacun sur la partie du dessin que je souhaite voir ressortir sur l'autre côté par une simple petite pression des doigts. Le travail fini, vous verrez ce que vous voyez maintenant avec tous ces tableaux.» Nous passons au second tableau qui représente un cavalier arabe. En costume traditionnel, il tient ferme les reines de son pur-sang cabré. Calme, imperturbable comme s'il se trouvait sur la terre ferme. Cavalier et coursier ont l'air de sortir de leur cadre, et c'est tout juste s'il l'on n'entendait pas les sabots résonner sur la dalle de la aison de la culture, et le hennissement de la cavale retentir à travers la galerie et se répercuter au loin. Or, dans leur cadre cuivré, l'homme en burnous et pantalon bouffant semble figé pour l'éternité. Seule l'impression créée par le pouvoir de l'art continue à s'exercer sur nous. Pour nous en soustraire, nous poursuivons notre examen avec le troisième tableau.
L'art est vie. Et même un peu plus que la vie, dans la mesure où il la purifie, la magnifie, la mystifie. Nous n'aimons la vie qu'après l'avoir vue et vécue en portrait. Nous en revenons mieux avertis, plus disposés à en boire le calice jusqu'à ma lie Les témoignages de lecteurs enthousiastes sont, à cet égard, édifiants. Ceux de Proust, notamment. La vie n'est plus jamais pareille, après avoir lu, par exemple, À la recherche du temps perdu et Le temps retrouvé. L'art est donc un apprentissage, une initiation à la vie. Le tableau sur la fantasia est plus qu'une simple fantasia. Il représente un groupe de cavaliers lancés à fond de train sur leurs coursiers, mais sans l'indispensable nuage de poussière qui, en même temps qu'il marque la vie, en accentue le mouvement. C'est curieux, nous nous demandons. L'artiste omet ce détail. Pourquoi? L'artiste a-t-il cru pouvoir s'en passer, parce que son art déborde un peu sur le surréalisme? Peut- être veut-il nous donner à penser que ses chevaux sont des Pégase, que leurs sabots ne touchent pas le sol? Que le terrain est dur, malgré son apparence sablonneuse? Que le sable ne contient pas assez de poussière? Ou alors, tenant à immortaliser ce moment de sérénité qui préside à cette cérémonie, a-t-il choisi la seconde précise où la cavalcade s'élance sur la piste, seconde ayant précédé de quelques autres la formation d'un quelconque nuage? Cela se pourrait. Ce qui expliquerait du coup l'absence de décharge des mousquetons. Un double nuage aurait nui sans doute à la netteté de l'image. Voilà ce que nous nous disons dans notre trouble, et pendant ce temps, l'émotion est à son comble. Mais pourquoi cet attachement profond au passé? Cela fait déjà trois tableaux de vus et cela ne parle que d'un temps déjà révolu, de tradition et de patrimoine culturel que l'artiste graveur nous dit en raffoler. Et d'un geste large, il désigne les autres tableaux. Devant le canon Baba Merzouk et ses boulets dévastateurs sur l'ennemi, nous sommes transportés devant un fait historique. Ce canon long et assez gros existe, nous dit l'artiste. Il est dans un musée en France, selon lui. Les autorités veulent le conserver par devers elles. Il marque le début de l'histoire coloniale en Algérie: la prise d'Alger. Cela n'a pas été facile, raconte notre interlocuteur, debout à côté de son tableau représentant le dey. Le moment qu'il immortalise et celui où le consul, accompagné d'une vingtaine de soldats français, était venu réclamer de l'argent à Alger, une sorte de rançon à laquelle la ville était soumise. La querelle s'est vidée à coups de canons, faisant des trouées dans les rangs français, lesquels, prenant leurs jambes à leur cou, n'ont pas demandé leur reste. Il entre incontestablement un peu de fantaisie dans cette façon de raconter notre Histoire. Mais ne demandons pas à l'art des précisions historiques. Il ne saurait les fournir. Ce n'est pas un manuel d'histoire.
Distinctions étrangères
Ses débuts en tant qu'artiste graveur sur cuivre ont commencé en 2006, au temps, où, agent de sécurité à Dellys Brahim avec son ami Hamza Hattabi, Kenane avait tout appris de lui, qui était un vrai maître en la matière. Très vite, dès qu'il eut maîtrisé les rudiments de cet art, les commandes se sont mises à affluer. De là à faire de ce métier son gagne-pain, cela a été la décision d'un instant. «Je fais des tableaux et je vends. Je n'expose que dans ce seul objectif», affirmait notre jeune artiste, qu,i,sur les 800 ou 900 tableaux gravés, il n'en a conservé que 16 que l'on a pu voir entre le 11 et le 15 février en cours exposés à la Maison de la culture. Comme preuve à ses déclarations, Le cavalier, le tableau que nous avons évoqué plus haut, porte le nom de celui qui l'a commandé. «La commande vient beaucoup de l'étranger, précise-t-il. Tous ceux qui arrivent chez nous pendant les vacances ne veulent repartir qu'avec un souvenir.» Les tableaux de Brahim, qui leur parlent de l'Algérie, cette chère patrie que chacun conserve précieusement dans son coeur comme un trésor, les séduit. En l'accrochant dans le salon et en l'observant chacun matin et chaque soir, tous ces émigrés conservent ainsi des liens étroits avec leur pays d'origine. Mais le jeune Kenane ne sait pas que rafler des commandes. Il expose aussi, malgré tout. Cela permet de faire connaître son art. Car si celui-ci fait vivre son homme, il reste, avant tout un art et pour vivre de sa propre vie, une oeuvre a besoin d'être connue du public. De là, la multiplication des participations aux expositions, à l'échelle nationale et au-delà de nos frontières. Celle qui a fait sur lui une forte impression est l'exposition organisée en Tunisie par une université tunisienne et une universitaire libyenne, assurait notre interlocuteur. Mais sa plus grande fierté a été sa participation au congrès du monde arabe dédié aux arts plastiques. Vingt- deux pays y ont participé. Il a eu, en 2021, le bronze. Mais l'année suivante, il obtenait de l'or au même congrès. Ainsi médaillé, notre artiste pense récidiver. Le seul problème, c'est le visa. Au lieu d'être sur place comme les autres artistes pour faire valoir ses produits devant le public et la presse, il est obligé de les envoyer comme de vulgaires colis et d'attendre de loin les résultats. C'est le sort de nos génies, qu'ils chantent, sculptent, gravent, peignent ou écrivent. Brahim nous confie qu'avant de s'installer dans un garage, toujours dans l'attente d'un logement décent, il «logeait» dans sa voiture. Là, on n'est plus du côté de Verlaine ou de Rimbaud, mais du côté de Rousseau et de Jack London. Ce mépris qui vise nos écrivains et nos artistes, vivant dans la précarité absolue, désole. Qui parle le plus de la patrie? Qui en exalte le sens et l'amour, sinon eux dans chacune de leurs oeuvres?
Témoignages d'amis
Le directeur de la Maison de la culture qui lui a ouvert les portes de son établissement pendant une semaine et qui s'apprête à l'honorer cet après-midi est plein dede respect et de considération pour ce jeune talent qui a choisi pour s'exprimer un métal qui vaut de l'or. Il est vrai que ce métal tend à se raréfier depuis qu'on ne peut plus s'approvisionner auprès de ses habituels fournisseurs à Alger, Blida, Constantine, etc. C'est un obstacle de plus sur le chemin de l'artiste semé déjà de tant d'embûches! Mohamed Lamine, de Souk Ahras, mais établi à Bouira depuis peu, du même âge que celui qu'il n'appelle que son ami, raconte qu'à leur première rencontre en 2022, à la Maison de la culture, où l'artiste exposait, son admiration pour lui n'a fait que croitre, depuis. 

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